TOPSHOT – French President Emmanuel Macron (L) speaks with Mamoudou Gassama, 22, from Mali, at the presidential Elysee Palace in Paris, on May, 28, 2018. – (Photo by Thibault Camus / POOL / AFP)

Rokhaya Diallo est auteure, journaliste et réalisatrice.

Ce lundi 28 mai, au Palais de l’Elysée, le président français Emmanuel Macron reçoit un homme qui est au centre de toutes les attentions. Mamoudou Gassama, un Malien sans papiers de 22 ans, s’est illustré deux jours auparavant en escaladant à mains nues un immeuble pour sauver un tout jeune enfant péniblement suspendu au balcon d’un appartement parisien. Un héros rebaptisé « Spiderman » est né.

Soudainement dans un pays où les discours et les politiques hostiles à l’immigration sont légion, les réseaux sociaux relaient une vive affection pour ce jeune homme pour lequel on plaide en faveur de sa naturalisation. Puisqu’iI a risqué sa vie pour sauver un enfant français, l’opinion publique estime qu’il mérite d’être notre compatriote. Fort de cet engouement le président Macron reçoit aussitôt Gassama auquel il octroie en deux jours la citoyenneté française ainsi qu’un emploi chez les pompiers de Paris.

Si l’on peut se réjouir de voir son courage ainsi honoré, le contraste entre la nouvelle vie de cet homme en situation irrégulière il y a encore quelques jours et le quotidien des milliers de migrants qui tentent péniblement de construire leur vie en France est saisissant.

Le projet de loi « pour une immigration maîtrisée et un droit d’asile effectif » qui a été adopté par les députés en avril dernier est celui qui a été le moins bien soutenu par la majorité depuis l’élection d’Emmanuel Macron. Décrit comme une « régression dramatique » par l’historien spécialiste de l’immigration Patrick Weil qui considère qu’ « aucun gouvernement depuis la Seconde Guerre mondiale n’avait osé aller jusque-là », ce projet est très controversé, y compris au sein de la majorité.
Rappelons que lors de la visite du président français aux Etats-Unis le mois dernier, le président Donald Trump a témoigné son « admiration » pour « l’autorité » dont son homologue fait preuve contre « l’épreuve » que constitue selon lui « l’immigration incontrôlée ».

La loi prévoit en effet de réduire les délais pour déposer une demande d’asile (de 120 à 90 jours). Un délai trop court selon le Défenseur des Droits considérant la situation précaire des demandeurs et les lourdeurs administratives qui freinent étendent à plusieurs semaines les délais d’attente pour l’obtention de rendez-vous auprès du guichet de demande d’asile.
La durée de la rétention possible des étrangers en attente d’expulsion est doublée pour passer de 45 à 90 jours dans un contexte où des mineurs de plus en plus nombreux (300 en 2017) sont également placés dans des centres de rétention ce qui revient à les faire prisonniers.

Amnesty international dénonce ainsi un texte qui met en péril les droits des réfugiés et migrants en France.

Mamoudou Gassma est arrivé en France de manière illégale en traversant la frontière italienne à l’issue d’un parcours du combattant qui a duré cinq ans. Il a d’abord quitté le Mali pour le Burkina Faso, puis le Niger avant d’arriver en Libye. C’est là-bas qu’il a accédé un de ces fragiles bateaux où les migrants s’entassent, trop souvent au péril de leur vie, pour traverser la frontière et enfin accéder aux côtes italiennes. Gassama se souvient d’une traversée « terrible ». Installé dans un foyer à Montreuil dans la banlieue de Paris, il vivait jusqu’ici la vie précaire des nombreux migrants en situation irrégulière.
S’il n’avait pas accompli ce geste héroïque, Mamoudou Gassama serait sans doute toujours de ceux qui rasent les murs, évitent les regards et fuient la traque policière de peur de voir une arrestation anéantir les années d’efforts et de sacrifices qui les ont conduits en France.

Tandis que Mamoudou Gassama est salué à raison pour son courage hors du commun, des Français sont régulièrement arrêtés parce qu’ils ont apporté leur aide à des migrants en difficulté. C’est le cas de l’agriculteur Cédric Herrou qui a été condamné en appel pour aide aux migrants à 4 mois de prison avec sursis en août 2017.

Tandis que des migrants traversent à grand’ peine la frontière avec l’Italie, éprouvés par la traversée des montagnes enneigées parfois sans chaussures, des groupes d’extrême droite baptisés « Defend Europe » se sont retrouvés dans les Alpes pour bloquer leur arrivée. Ces milices aux slogans ouvertement racistes, dont les actes sont qualifiées par le ministre de l’intérieur de simples « gesticulations », n’ont jamais été inquiétées. C’est le cortège spontané qui s’est opposée à eux, en solidarité aux migrants, qui a fait face aux forces de police. Trois des jeunes qui en étaient issus ont été placés en garde à vue et détenus pendant neuf jours à Marseille avant d’être poursuivis pour « aide à l’entrée de personnes en situation irrégulière en bande organisée ». Ils encourent une peine allant jusqu’à dix ans de prison et 750 000 euros d’amende, leur procès doit avoir lieu dans les jours qui viennent.

Au début du mois de mai, le nom d’un autre migrant avait affolé les réseaux sociaux avec le hashtag #LibérezMoussa. Moussa, guinéen homosexuel de 28 ans avait fui son pays en 2015 après avoir vu son ancien compagnon brulé sous ses yeux. Le rejet de sa demande d’asile en France, devant conduire à son expulsion, l’expose à un risque inacceptable.

Macron a réalisé une belle opération de communication en offrant une visibilité internationale au sacre symbolique de Gassama. C’est un paradoxe français. Alors que le pays célèbre un héros sans papiers, il engage « en même temps » des mesures de plus en plus dures à l’égard de l’immigration, et sanctionne les personnes qui tentent d’apporter un soutien aux personnes migrantes. Il ne devrait pas être nécessaire d’être un superhéros pour être un migrant acceptable en France.